Albin Rochat, roi du marketing

Un personnage haut en couleur ! C’est ainsi que ses contemporains se plaisent à le décrire. Né le 31 mai 1864, fils de Marguerite-Eugénie et de l’industriel Charles-Louis Rochat, Albin, ou « Binbin », grandit aux Charbonnières. À l’âge de 20 ans, il fonde la Maison Albin Rochat-Michel, mais débute ses activités bien plus tôt. « Dès l’âge de seize ans, je me suis voué à l’industrie et au commerce. En 1884, je faisais déjà un important commerce d’escargots bruts et de vacherins Mont d’Or, m’occupant en outre de la fabrication des fournitures d’horlogerie et autres articles divers », écrit-il dans la Feuille d’avis de la Vallée de Joux (FAVJ), qu’il se plaisait à squatter avec toutes sortes d’articles et de textes publicitaires vantant les mérites de ses produits et son propre génie. « Grâce à mon activité et à mon initiative commerciale communiquée à d’autres de mes concitoyens, le bureau (de poste) des Charbonnières devint beaucoup plus important que celui d’autres localités du canton et de la Suisse. »

Cependant, ce commerçant né, rompu à l’art d’occuper le terrain et doué d’un sens du marketing révolutionnaire pour l’époque, ne s’est pas contenté de faire sa publicité dans la jolie, mais étroite, Vallée de Joux. Il a eu l’intuition ingénieuse de faire parvenir ses produits aux principales cours princières d’Europe : « Plusieurs augustes souverains ont dégusté avec plaisir ce fromage délicieux et ont adressé au célèbre fabricant des lettres de félicitations ». écrit la Feuille de la Vallée en 1886, qui ne manque pas de préciser qu’il a reçu une gratification de 100 francs de la part de Sa Majesté Guillaume premier, empereur d’Allemagne, et que Sa Majesté Humbert 1er lui a envoyé une lettre de remerciements. Lettre grâce à laquelle Albin s’autoproclame tout de go fournisseur officiel du roi d’Italie.

Quant aux escargots, il en écoule 100 tonnes chaque année, au moyen du centre de ramassage qu’il a créé. La Maison Albin Rochat-Michel devient ainsi « la plus importante du monde pour le commerce des escargots bouchés. 10 à 20 000 000 par année », écrit-il. Et, marketing sauvage oblige, il n’hésite pas à dénigrer par voie de presse ses concurrents, qu’il qualifie d’oiseaux de proie sans domicile fixe : « Il est toujours dangereux d’expédier des escargots coureurs, surtout à des destinataires qui n’offrent aucune garantie de leur honnêteté et solvabilité commerciale, attirant la clientèle de bonne foi par des prix alléchants. »

Albin, un bel homme droit et élégant, au nez droit et à la moustache frisée, est surtout connu pour son caractère tracassier et entier. Les chroniqueurs de la vallée de Joux[1] le qualifient de « polyvalent, plein d’idées, provocateur jusqu’à l’excès et fort habile et même dissimulateur puisque qu’il n’est pas certain qu’il ait écrit un seul des textes qu’il mettait en vente, ayant pour « nègre » un neveu à sa solde ». En 1931, il se retrouve d’ailleurs en procès avec le directeur des postes, Charles Rochat, contre lequel il a publié un pamphlet intitulé « L’affaire postale des Charbonnières », s’y décrivant comme « un citoyen qui ne craint pas de dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas ». Comme quoi, il avait de lui-même une opinion assez claire. Il décédera en 1949, après avoir cessé ses activités en 1935.


[1]  http://www.histoirevalleedejoux.ch/docs/Le%20commerce%20des%20escargots%20aux%20Charbonni%C3%A8res_01.pdf